Plongez au cœur des interventions marquantes prononcées lors de l'édition 2026
de l'Africa Political Outlook.
Bruxelles, 27 mars 2026
Monsieur le Président Lazarus, Messieurs les Ministres des
affaires étrangères,
Monsieur l'Ambassadeur représentant l'organisation de l'Union Africaine,
Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, mes chers amis,
en vos grades et qualités,
Vous dire le plaisir qui est le mien, cette année encore, de participer à l'Africa Political Outlook. Et je veux vraiment saluer le Fondateur Directeur de ce moment qui est très important pour nous, parce que nous avons plus que jamais besoin d'échanger, besoin de penser, et de penser ensemble, parce que nous sommes pris par le vertige de l'histoire, et de cette histoire qui s'accélère sous nos yeux et dont il est parfois difficile de comprendre le sens. Et pourtant, la responsabilité politique oblige à donner un sens aux événements.
Et ce que nous constatons, c'est que partout les plaques tectoniques du monde se déplacent. La guerre est revenue en Europe, le Moyen-Orient s'embrase devant nous, les conflits sont persistants sur le continent africain. Et puis les rivalités entre les grandes puissances redessinent les routes du commerce, de l'énergie, de la technologie. Et puis dans le même temps, le droit international vacille sous nos yeux, la Charte des Nations Unies est fragilisée, le multilatéralisme qui fut l'une des grandes conquêtes après la deuxième guerre mondiale est contesté partout, et par le retour brutal des logiques de puissance.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, d'autres bouleversements traversent notre époque : la révolution technologique avec l'intelligence artificielle, la crise écologique qui menace les équilibres de la planète, la révolution démographique qui transforme la géographie humaine du monde, et les fractures climatiques, économiques et politiques qui accompagnent l'ensemble de ces révolutions. Et puis pour ajouter encore, les questionnements, les tensions identitaires dans toutes les sociétés, en Europe bien sûr, et puis également sur le continent africain, qui traduisent sans doute une très vive inquiétude des peuples devant un monde qui change, devant un monde qui change vite, et que nous devons pourtant essayer de lire.
Et c'est donc dans ce moment de vertige historique que se pose la question de la relation entre l'Europe et l'Afrique. Et pour les Européens que je représente en ma qualité de Vice-président du Parlement européen—mais vous avez bien constaté que je suis entre deux mondes puisque je suis également Africain, venant de l'Océan Indien et de l'île de la Réunion—l'Afrique n'est pas seulement en réalité notre voisin. Nous devons, nous Européens, ancrer dans nos convictions qu'elle est aujourd'hui l'un des grands centres de gravité du XXIe siècle.
Cela a été dit, dans quelques décennies, en 2100, un être humain sur quatre sera Africain. Selon les chiffres de l'ONU, en 2100, la population sur le continent africain passera de à peu près 1,5 milliard d'habitants à 4 milliards d'habitants. C'est une révolution sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Cela ne s'est jamais produit avant, cela ne se reproduira pas, et nous sommes les contemporains de cette révolution.
Et je suis tout à fait d'accord, la jeunesse du monde parlera de plus en plus avec une voix africaine. Les villes africaines seront parmi les plus grandes métropoles de la planète, et l'Europe comme le monde, je crois, vont s'africaniser. Le monde va s'africaniser. Le monde s'est occidentalisé, c'est vrai. Il y a eu des processus d'occidentalisation partout à travers le monde. Mais il y a des processus d'africanisation du monde, et je crois que cela représente une chance, une chance pour le monde et une chance pour l'Europe.
Et donc cela oblige les Européens, je pense, à se délivrer d'un regard qui est passéiste, qui est un peu usé, qui est totalement démodé dans la manière dont nous regardons les pays africains, car quelles que soient les difficultés actuelles qu'on peut rencontrer dans les pays sur le continent africain, nous devons nous dire qu'en réalité nous avons devant nous une puissance en devenir, une puissance géopolitique certaine, mais en devenir. L'Afrique est déjà une puissance culturelle considérable, c'est une puissance de civilisation, disons-le, et une puissance politique, politique en devenir.
Et pour comprendre la profondeur de ce qui se joue entre l'Europe et l'Afrique, nous devons donc, nous Européens, changer de regard, et puis peut-être aussi accorder plus d'importance à la géographie. Nous avons trop longtemps pensé nos continents comme des masses terrestres qui sont séparées, mais l'histoire en réalité nous enseigne totalement autre chose. Elle nous enseigne qu'entre l'Europe et l'Afrique, il n'y a pas seulement des terres, il y a aussi des mers—vous allez en discuter cet après-midi je crois—et il y a surtout des mers : la Méditerranée, l'Atlantique et l'Océan Indien.
Et je le dis aussi pour les Européens qui sont dans cette salle et qui m'écouteront : ces mers ne sont pas des murs, et elles ne peuvent pas être seulement considérées comme des frontières, car c'est ignorer que ces mers sont des espaces de circulation, de rencontre, d'échange, de conflit parfois, mais surtout de relation. Il en a toujours été ainsi dans l'histoire et il en sera toujours ainsi, et ces mers ont fait naître des civilisations entières : Carthage et Rome, Alexandrie, Venise, Zanzibar et Lisbonne. Et les océans ont relié nos destins bien avant d'ailleurs que la géopolitique moderne n'invente ses cartes et ses blocs.
C'est pourquoi je crois vraiment très profondément que la relation entre l'Europe et l'Afrique doit être aujourd'hui pensée totalement autrement, non pas comme une relation verticale, mais dans une relation—pas non plus d'ailleurs dans une relation de centre à la périphérie—mais comme une relation archipélique, archipélique que la mer relie. Je le dis en tant qu'insulaire : je crois vraiment que le monde du XXIe siècle est un monde qui ressemble de plus en plus à un archipel, un monde fait de multiples centres, de cultures diverses, d'histoires singulières, mais qui sont reliés en réalité en permanence par des flux, des échanges, des solidarités également.
Et dans cet archipel du monde, l'Europe et l'Afrique occupent bien évidemment une position tout à fait unique, car nos continents évidemment sont très liés et sont profondément maritimes. L'Europe est un continent maritime, on l'oublie trop souvent. Si vous regardez la carte de l'Europe, c'est sans doute de tous les continents celui qui est le plus découpé, avec le plus grand nombre d'ouvertures maritimes. Et l'Afrique est bordée par trois grands espaces océaniques : la Méditerranée, l'Atlantique et l'Océan Indien.
Et entre ces espaces s'étend l'une des géographies maritimes de la planète les plus importantes par les routes commerciales qui traversent ces océans et qui transportent, vous le savez, une partie immense, considérable, qui va se renforcer, de la richesse mondiale. Vous avez aussi les câbles sous-marins qui transportent les données de l'économie numérique, et puis bien sûr les ports qui jouent un rôle totalement structurant sur les chaînes logistiques globales, et évidemment la question des ressources marines qui deviennent un enjeu majeur.
Autrement dit, je pense que vous l'avez compris—en tout cas c'est une conviction qui est forte chez moi—les océans ne sont plus seulement des espaces géographiques, ils sont devenus l'un des grands théâtres géopolitiques du XXIe siècle. Et Monsieur l'Ambassadeur de l'Union Africaine, lors de la dernière réunion que nous avons eue ensemble, nous avons vu que combien les enjeux portuaires sont au cœur, y compris pour prévenir les conflits, et qu'ils peuvent être des théâtres où se joue la question évidemment de la sécurité. Donc sécurité maritime, protection des océans, gestion des routes commerciales, toutes les dimensions également concernant la recherche scientifique et océanique : voilà en réalité un agenda nouveau, un agenda renouvelé aussi pour la coopération entre l'Europe et les pays du continent africain ancrés sur ces forces du futur.
Mais la relation UE-Afrique, c'est aussi bien sûr les questions qui concernent le développement économique, et je veux en dire un mot. Pendant trop longtemps évidemment, les relations économiques entre l'Europe et l'Afrique ont été façonnées, marquées par un modèle hérité de l'histoire, de l'histoire coloniale. L'exportation de matières premières d'un côté, la transformation industrielle de l'autre, et ce modèle aujourd'hui, on en convient tous, doit évoluer.
L'Afrique aspire très légitimement à transformer ses ressources, à industrialiser ses économies, à créer de la valeur et des emplois pour sa jeunesse, et l'Europe ne doit pas craindre ce mouvement. Elle peut l'accompagner, et c'est précisément je crois ce que peut être le Global Gateway qui est porté par l'Union européenne. Et le Global Gateway ne doit pas être un instrument d'influence ou un instrument de compétition géopolitique, et il ne faut pas le présenter de cette manière.
Il doit être un outil de partenariat équitable qui soit fondé sur la transparence, la durabilité et les priorités définies par les pays africains eux-mêmes et par les pays européens évidemment dans le partenariat conclu. Car l'objectif, ce n'est pas seulement de financer les infrastructures, l'objectif c'est de construire ensemble les bases d'une prospérité partagée capable de créer des emplois, de soutenir l'innovation, de renforcer l'intégration économique du continent africain.
Et nos intérêts en Europe et sur le continent africain sont totalement liés, totalement partagés, car le développement de l'Afrique est une condition, nous le savons, de notre stabilité commune et une condition de notre prospérité partagée.
Mais il y a encore une question qui est peut-être encore plus profonde : quelle vision voulons-nous défendre dans ce monde où les rivalités impériales se renforcent, où la loi du plus fort menace maintenant de remplacer la loi par le droit, où les institutions internationales sont fragilisées ? Peut-être que c'est l'Europe et l'Afrique qui peuvent impulser une autre voie.
Et dans ce moment de vertige historique, c'est peut-être là la responsabilité commune de l'Europe et de l'Afrique de proposer au monde une autre voie : la voie évidemment du multilatéralisme, du droit international et d'un ordre mondial qui soit plus juste et plus égalitaire. Et pour que cette voie soit crédible, il est une condition qui est essentielle—et je le dis en tant que Vice-président du Parlement européen car c'est la position du Parlement européen—l'Afrique doit aujourd'hui prendre toute sa place dans la gouvernance mondiale.
Et j'ai déjà eu l'occasion de le dire à Luanda : le Conseil de sécurité des Nations Unies ne peut pas rester figé dans l'équilibre du monde de 1945. Le monde a changé, la démographie a changé, les puissances ont changé, et l'Afrique doit maintenant être pleinement représentée dans les institutions internationales. C'est une question de justice, et c'est aussi une question, une question de légitimité pour l'ordre international. Parce que la question de la légitimité de ceux qui décident au nom des autres, elle est totalement posée. Chacun le sait, l'histoire entre l'Europe et l'Afrique est marquée par des pages lumineuses, par des pages sombres aussi. Nous ne pouvons pas effacer le passé, il est là devant nous. Nous devons le regarder, et je me félicite vraiment du vote qui est intervenu auprès de l'Assemblée générale de l'ONU pour que l'esclavage soit reconnu, l'esclavage africain reconnu comme crime contre l'humanité.
Et je suis d'autant plus heureux puisque je suis le député européen à l'initiative de cette reconnaissance par le Parlement européen, puisqu'en 2021, le Parlement européen a reconnu que l'esclavage est un crime contre l'humanité. Et je crois que c'est très important, et du côté européen, nous mesurons aujourd'hui combien la question, combien cette question, combien la question de la réparation est aujourd'hui posée, et elle ne doit pas être évacuée.
Il faut comprendre pourquoi cette question est au cœur des agendas politiques. Dans toutes les réunions auxquelles nous avons été les uns et les autres invités, cette question est posée par la partie africaine, et cela doit être pour nous une occasion de nous interroger mais non pas d'évacuer le sujet.
Donc nous ne devons pas être simplement des partenaires. Je pense que nous pouvons, nous devons être les co-architectes du monde de demain : un monde où les océans relient plus qu'ils ne séparent, un monde aussi où la diversité des civilisations devient une richesse, où la civilisation européenne sera peut-être un peu plus africaine et la civilisation africaine un peu plus pénétrée par la civilisation européenne. Un monde où l'archipel des cultures humaines trouve enfin une manière d'habiter la planète sans la détruire, et si nous réussissons cela, alors la relation entre l'Europe et l'Afrique ne sera pas seulement un partenariat stratégique, elle deviendra l'un des grands récits politiques du XXIe siècle.
Merci beaucoup pour votre attention.